FONDS DE LA TOUR DU BOURG 29 RUE DU TEMPLE SAUMUR

SAUMUR

LA TOUR DU BOURG

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Par Jean-François Pasquier, écrivain et libraire

Plantée comme un totem, comme une forte aiguille sur notre planète tournante, bracelet-montre de Dieu, à quel rêve irrépressible des hommes répond la construction d'une tour, ce menhir habité qui relie le ciel et la terre ?... Est-ce le mât de nos impuissances ou le tabouret de nos rêves d'infini ?...


Cette réflexion hante les hommes depuis l'aube du temps humain, la tour est une caverne en érection, une manche retroussée qui semble vouloir répondre à leurs prétentions. Le seul endroit d'où l'on ne voit pas sa crête de fierté c'est lorsque l'homme est à l'intérieur, qu'il y exerce son œil de coq pour apporter ses réponses orgueilleuses en cinq points :
Montrer sa force, protéger son trésor, élever son âme, emprisonner son ennemi, se montrer l'égal de Dieu.

Premier point : montrer sa force

Il faut sauver la tour car la tour prend garde pour vous. La tour est un contrat d'assurances, elle a mutualisé durant des siècles les craintes, les peurs, les attaques, toutes ces choses effrayantes qui entrouvrent les entrailles de l'enfer. C'est l'emprise au sol des malédictions tapissées, alourdies et rampantes qui font pourrir la terre nourricière. Ce qui engendre désastres, famines et pleurs, c'est le contact du pied et de la glaise. Le long moyen-âge, les inquisitions religieuses, les folies destructrices des grandes guerres sont les misères immémoriales qui clignotent dans nos cerveaux, se perpétuent et écrasent les fourmis que nous sommes.
Alors, il y a bien une solution pour se sauver : prendre de la hauteur, raréfier les remugles et chercher l'air pur, trouver un meilleur vent et se défendre au loin de qui vient nous apporter la mort.
La tour est à la fois assureur et concierge, la tour est médecin et médicament. Notre force c'est la salubrité de la tour. Prends garde à la tour, ce symbole vivant qui rayonne aujourd'hui comme un phare au bout de la rue.
Un rockeur des années soixante chantait d'une voix grave : « Faire un pont que c'est long, le traverser pour t'embrasser... ». Nous dirons : « Faire une tour pour toujours, la dresser pour te garder... »
Notre temps doit montrer le corps et l'esprit sains de la tour pour que sa magie bienveillante éloigne les ombres. Alors regardez comme les yeux du passant se posent sur son flanc. Comment ce ventre bien nourri de mortier rose et de pierres girondes comme des meules, meunières ou fromagères à l'échelle des dieux, l'invite à monter plus haut en levant le nez.
Alors vous verrez que le regard du passant s'élève... Plus haut, la vie est plus belle et nous sommes plus forts !...

Deuxième point : protéger son trésor

La tour est un verrou chaste sur une ceinture, l'instrument de défense qui interdit l'accès de la cité. La cité, c'est cette mère aux bras si doux entre lesquels il est bon de retrouver la famille, le clan, la tribu. La tour abattue, assiégée avec succès et c'est le viol assuré, le pillage, la désolation !... L'intégrité de la tour est une richesse et cette richesse est faite de paix et de prospérité. L'or n'y est pas entassé comme chez Harpagon, bien au contraire, il sert au commerce laborieux, judicieux, qui rend les villes prospères.
Saumur est l'une d'elles mais les siècles manquent souvent à leurs serments. Les Rois sont infidèles au contrat de leurs sacres et avant que ne sonne l'heure de la république, ils feront des promesses de présidents pour mieux renier leurs pères architectes. Les Rois, les empereurs et les Présidents font tous la même chose avec une ingratitude indécente. Héréditaire et altière pour les uns, élective et rationnelle pour les autres. Un règne construit des tours, un autre les détruit, un autre les abandonne...
Et pourtant, suivez les jeux de pistes sur le thème du trésor caché, ils vous emmèneront à coup sûr vers une Tour dressée, vers cette construction dessinée comme un blason dans l'espace. La tour qui plante son javelot gargantuesque sur l'asphalte moderne raconte une histoire extraordinaire et donne du sens au cheminement éphémère des créatures que nous sommes.
De la « Grenetière » à la « Du Bourg », d'une tour d'ivoire à celle d'Eiffel, de la Tour d'Argent aux tours de la Défense, l'idée du goût exquis, de la chose précieuse dispensée par l'ingéniosité des hommes, par leur industrieux génie est magnifiquement représentée par ces sceptres couronnés de nuages.
Si d'aventure ce jeu vous est un jour proposé, faites l'expérience de vouloir embrasser les bras ouverts un arbre millénaire dont le tronc est un vaisseau de cathédrale. A dix mètres, la chose vous semblera possible car vous aurez le cœur plus gros que l'estomac, l'égo plus rougeoyant qu'un tabernacle. Mais vous avancerez vers sa splendeur et votre insignifiance vous invitera à la modestie, je dirais même plus à l'écrasement de soi. Il faudra être dix, peut être cent pour en faire le « Tour » en s'empoignant bien fort les uns aux autres, paumes vissées aux autres paumes, doigts noués aux autres doigts. Il y faudrait toute l'humanité vraie pour en faire le tour, c'est-à-dire l'addition des petits bouts de pépites de chacun, sortis des gangues, des bogues, des croûtes et des fourrures, ce Saint Chrême qui est comme une prière...
Comme l'encolure massue de cieux échevelés, tournez manèges ancestraux, prenez votre belle place dans le paysage, le corps tout en racines !...

Troisième point : élever son âme

Nous l'avons dit, l'œil du promeneur examine le ventre de la tour comme le stéthoscope du maïeuticien la parturiente. Il fait très vite grimper ses espoirs vers le haut. Ce n'est pas sur l'opercule, sur la porte basse d'une grosse pièce ronde de cinq sous qu'il s'attarde. Là, on sait bien que la gésine tiendra ses promesses, que la vendange jaillira par le bas. Les choses naturelles se font presque seules depuis les fondations du monde. Mais le bâti, l'assise fertile est une compagne, une bergère qui scrute le troupeau, couchée sous le fût de pierres posé droit comme la verge de Zeus. La semence du Dieu fait son affaire pour le plus grand bien de l'imaginaire des hommes. L'œil participe à cette alchimie, se demande pourquoi tout ça, tout à la fois folie, tout à la fois sagesse. Quelque chose est mystérieux dans toutes ces élévations, il est peut être cent fois plus prudent de constater la beauté plutôt que la prouver la langue sèche.
Les asiles de déments furieux sont pleins de génies qui ont fouillé les carrières d'absolu avec des Caterpillars de Barbies. Il y a trop de mâchefer sur la pépite pour sculpter encore des gargouilles gothiques pour les toitures de Super U.
On imagine un Montaigne dans la Tour du Bourg. Même s'il n'y est jamais venu, il va bien avec. Des Essais, des sermons, des odes auraient bien pu s'y écrire. Un lieu reclus pour y disserter sur la grandeur et la vanité des princes, une tabatière de solitude pour apprendre l'extase du dernier souffle, à casser sa pipe heureux.
Chacun sa Tour et les vaches seront bien gardées !... Imaginons que chacun possède une Tour du Bourg, à la manière des cimetières hérissés de comblanchien, le monde serait plus tranquille, ferait moins de bruits inutiles, la vie sociale nous obligerait à y prendre part, seulement après réflexion. Un lieu parfait, un bâtiment de culte pour inventer de nouveaux sacrements.
C'est pour cela que la Tour du Bourg nous est précieuse, elle est unique et c'est une communauté de regards qui la scrute, parce qu'il n'y a plus de thébaïde si loin d'Oulan-Bator. Rien que cette idée là, ça calme !... Le calme que transpire la Tour est un baume pour l'intelligence qui pose son portable, laisse son cartable, quitte son comptable.

Quatrième point : Emprisonner son ennemi

Plus les siècles avancent en nombre et plus les tours deviennent infernales. Le vingtième, c'est lui qui a été le plus grandiloquent en la matière. La modernité, c'est comme le mercure dans un thermomètre, plus le cerveau humain s'assimile à un fondement en fusion et plus il grimpe en surchauffe pour exploser, lâchant son suppositoire monstrueux. Dans les tours modernes de Kuala Lumpur à Dubaï, de Dubaï à New York, il y a plus de prisonniers que dans toutes les centuries centuplées de toutes les armées de César réunies pour pacifier, d'un seul pas légionnaire, tout l'univers avec sa recette totalitaire. Tout, tout, tout, il y a tout !... Donc ne peut-on pas se poser la question : n'y-a-t-il pas trop ?... Trop de hauteur, trop de largeur, trop de prisonniers ?...
Les hommes sont-ils les ennemis des hommes ?... Nous sommes formidables pour inventer des prisons où les hommes entretiennent l'adoration du syndrome de Stockholm comme autrefois on adora les rites maudits de Moloch-Baal...
Prisonnière dans sa haute Tour, la Rapunzel de Grimm, francisée Raiponce, n'aura pas idée de nouer une corde avec ses draps pour permettre à son amoureux de la rejoindre, elle dénouera sa chevelure magique pour lui servir d'escabeau. Le désir glouton de la prisonnière qui respire le monde de sa meurtrière est une marée montante sans étiage. Rapunzel ne noue plus, elle dénoue tout. Elle a tout à dénouer, plus rien à nouer. Elle est dans le déni du dénouement. Si elle met en danger sa toison dorée, c'est que l'amour lui manque follement et qu'elle gagnera du temps en se mettant toute nue.
La Tour de Nesles abritait moins de dix détenus, je ne parle même pas de la Bastille qui est vide. Avec ses fers aux pieds, lorsque le masque de fer se curait le nez – il a eu le temps pour le faire – cela n'ébranlait pas l'hygiène d'un monde qui comportait à peine vingt millions de français, sujets de « Petit Louis dit Quatorze » comme le surnommait Claude Duneton. Aujourd'hui si tous les traders s'y mettaient de concert - à se curer le nez - dans une tour infernale dédiée à la finance prédatrice, l'ensemble des containers du tri sélectif de la communauté de communes de l'agglo de Saumur n'y suffirait pas...
C'est la grande différence !... D'accord la guerre de cent ans a duré cent quinze ans et plus mais la catapulte qui ouvrait un crâne à une pissée de veau, obligeait tout le monde à un repos compensatoire d'un an et demi, le R.T.T. des Valois.
En quelques secondes, un avion perce une tour et l'effondre en aussi peu de temps, en assassinant un nombre conséquent de nos frères. La Tour du Bourg, elle, ne menace aucune mobylette, les buveurs imprévoyants peuvent même, paisiblement, uriner d'une main avec l'index dédié au stylo, au pied de la tour, et de l'autre se curer le nez comme le masque de fer mais en toute liberté, en visant une touffe d'orties !...

Cinquième point : Se montrer l'égal de Dieu

Ah !... Cette vieille habitude humaine de vouloir détrôner Dieu, de lui faire la nique !... Ceux qui croient dur comme fer qu'il n'existe pas, sont les plus violents à entretenir la croyance pour mieux la contester et faire vivre la boutique. C'est une Grande manufacture, une formidable fabrique de Tourelles, dont les plus beaux spécimens, ceux des grands courants spirituels, se trouvent dans les villes sacrées qui en sont les écrins !... On a tout essayé pour extirper l'emprise du divin gravée sur les tables de la Loi.
L'industrieuse papeterie des tueurs de Dieu a inventé des armes de destruction, massives mais enfantines : des gommes mixtes et dures-molles, bleu dur d'un côté pour l'encre, rose mou pour le crayon de l'autre, pour effacer partout son nom. Du Blanco pour couvrir l'enseignement de ses prophètes et même pire, le terrible Tipp-Ex et ces trois petites bouteilles de poison, le Corrector, qui salopent si définitivement une feuille.
Feuille demi-format de ramette pour cacher le sexe d'Adam ?...
Je vous le dis : on a tout essayé, de la gomme à papier à l'enduit de façade, du grattage de blason au burinage d'église. Sûrement qu'il doit y avoir de nouveaux produits modernes dont je ne connaitrai jamais l'existence, moins sûrement que l'existence de Dieu !...
Mieux que gommer Dieu, le remplacer !... La Tour de Babel, porte de paradis, est la Tour des babils qui ouvriront le ciel de tous les possibles et la Tour qui sauvera l'humanité du déluge, comme une énorme cheminée qui asséchera la tyrannie divine.
Tour du Bourg, Tour du Babourg, Tour en Barbour, petite Babel !... La Tour a peut être donné l'idée à Dieu de venir nous voir enfin pour la première fois. La Tour du Bourg est un ourson tranquille qui montre sa pelade et supplie que l'on soigne ses plaies anciennes, elle ferme une rue et veut ouvrir un nouvel horizon.
Ou bien, calvaire symbolique, grosse borne que Michelin aurait pu inventer pour ponctuer les siècles, remémorant le sacrifice initiatique de Babel. Grimpé dans l'oreille sourde de Dieu, arc-bouté sur ses orteils pour se faire le plus grand possible, tout en haut de la Tour du Bourg, sœur de toutes les tours, le saumurois a fait sa demande à Dieu :
« Merci Seigneur de venir voir un peu comment on vit ici-bas et de prendre l'escalier comme tout le monde !... »

 

le 08/01/2014


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